Maisons d écrivains

Camus Albert

Albert Camus à Lourmarin

 Biographie d’Albert Camus

 

 

 

« L’homme est la seule créature qui refuse d’être ce qu’elle est. »

 

Né le 7 novembre 1913 à Mondovi en Algérie, Albert Camus est le deuxième fils de Lucien et Catherine Camus. Moins d’un an après sa naissance, son père est mobilisé en métropole. Sa mère, à moitié sourde, qui ne sait ni lire ni écrire, retourne chez sa mère à Belcourt, quartier populaire de l’est d’Alger. Blessé lors de la bataille de la Marne, son père meurt le 11 octobre de la même année dans un hôpital militaire. Albert Camus n’aura jamais connu son père, autrement qu’en photo ou au travers d’anecdotes. Dans « Le Premier Homme », roman autobiographique inachevé, Albert Camus écrit : « Il avait été vivant, et pourtant il n’avait jamais pensé à l’homme qui dormait là comme à un être vivant, mais comme à un inconnu qui était passé autrefois sur la terre où il était né; dont sa mère lui disait qu’il lui ressemblait et qui était mort au champ d’honneur ».


Installée chez sa mère, Catherine Camus confie l’éducation de ses deux fils à sa propre mère, une femme « rude, orgueilleuse, dominatrice » qui les élève « à la dure ». (Extrait d’un brouillon de « L’envers et l’endroit »). 

Albert Camus grandit sous l’immense soleil d’Alger et fait ses études à l’école communale. En 1923, son instituteur, Louis Germain, le remarque et lui donne des leçons particulières pour entrer en sixième au Grand Lycée d’Alger. Camus lui sera toujours reconnaissant et c’est à lui qu’il dédiera en 1957 son discours de prix Nobel.  » Son instituteur de la classe du certificat d’études, avait pesé de tout son poids d’homme, à un moment donné, pour modifier le destin de cet enfant dont il avait la charge, et il l’avait modifié en effet », peut-on lire dans « Le Premier Homme ».
Reçu au concours, Albert Camus entre en 1924 au lycée Bugeaud. A cette époque, il se découvre une passion pour le football et se fait rapidement une réputation. En 1930, à la suite de crachements de sang les médecins lui diagnostiquent une tuberculose, maladie qui l’éloignera des terrains. 

En 1934, Albert Camus épouse Simone Hié et un an plus tard il commence à rédiger ses carnets. Il adhère au Parti communiste, qu’il quittera deux ans plus tard, et fonde à Alger le Théâtre du Travail (qui deviendra le Théâtre de l’Equipe en 1937). En avril 1936, la pièce collective « Révolte des Asturies » est interdite de représentation par le maire d’Alger, mais elle sera publiée aussitôt aux éditions Charlot. En mai, Albert Camus est reçu au Diplôme d’Etudes Supérieures de Philosophie avec son mémoire « Métaphysique chrétienne et néoplatonisme. Plotin et Saint-Augustin ». Il met un terme à sa relation avec Simone Hié. A 24 ans, il publie son premier livre, aux éditions Charlot, « L’envers et l’endroit » et s’attèle à la rédaction d’un roman « La mort heureuse ».

En 1938, Albert Camus entre à l’Alger Républicain, quotidien qui soutient le programme du Front populaire. Sa série d’articles, « Misère de la Kabylie », provoquera en 1940 l’interdiction du journal par le Gouvernement Général de Kabylie. Cette même année, il se marie à Francine Faure et part pour Paris. Après avoir collaboré quelques mois à la rédaction de Paris-Soir, il prend la direction du journal clandestin Combat. Au lendemain des bombardements d’Hiroshima et Nagasaki, Albert Camus y publie un éditorial, aujourd’hui très connu, qui dénonce l’usage de la bombe atomique.


Lors de cette période, il publie « L’Etranger » et « Le mythe de Sisyphe » (1942), essai dans lequel il expose sa philosophie de l’absurde. L’homme est en quête d’une cohérence qu’il ne trouve pas dans la marche du monde. « L’une des seules positions philosophiques cohérentes, c’est ainsi la révolte », écrit-il. Mais Albert Camus pose aussi la question des moyens : tous les moyens ne sont pas acceptables pour atteindre le but que l’on s’est fixé.

En juin 1943, il rencontre Jean-Paul Sartre avec qui il se lie d’amitié et devient lecteur chez Gallimard. Trois ans plus tard, il quitte définitivement Combat et publie « La Peste » qui connaît rapidement un franc succès. 


Engagé à gauche, il dénonce le totalitarisme en Union soviétique dans « L’homme révolté » (1951) puis se brouille avec Jean-Paul Sartre, après la publication d’un article dans la revue Les Temps modernes d’un compte rendu blessant de « L’homme révolté ». Albert Camus répond à cette critique dans la revue et Jean-Paul Sartre lui répond à son tour. « Un mélange de suffisance sombre et de vulnérabilité a toujours découragé de vous dire des vérités entières… Il se peut que vous ayez été pauvre mais vous ne l’êtes plus. Vous êtes un bourgeois…Votre morale s’est d’abord changée en moralisme, aujourd’hui elle n’est plus que littérature, demain elle sera peut-être immoralité ? », écrit ce dernier. 

En 1953, Albert Camus débute la rédaction du « Premier Homme » et il entre en 1955 à la rédaction de l’Express, dont il démissionnera plus tard en raison de désaccord avec le directeur Jean-Jacques Servan-Schreiber en raison de positions divergentes sur la question algérienne. Sa position incomprise l’isole peu à peu, lui le pacifiste dont la mère réside toujours dans un quartier populaire d’Alger. Son appel à la « Trêve pour les civils » lancé en janvier 1956 l’éloigne de la gauche, qui soutient la lutte pour l’indépendance algérienne, alors que des menaces de mort sont proférées à son encontre. La même année, il publie « La Chute », livre pessimiste dans lequel il dénonce l’existentialisme et ne s’épargne pas.

Le 16 octobre 1957, le prix Nobel de littérature est décerné à Albert Camus « pour l’ensemble de son œuvre mettant en lumière les problèmes qui se posent de nos jours à la conscience des hommes ». A Stockholm après avoir reçu son prix, il est interrogé par un étudiant algérien sur le caractère juste de la lutte pour l’indépendance menée en dépit des attentats terroristes. Camus lui répond : « Si j’avais à choisir entre cette justice et ma mère, je choisirais encore ma mère« . Cette phrase lui sera souvent reprochée. 


Le 4 janvier 1960, Albert Camus qui a quitté sa maison de Lourmarin pour Paris dans la voiture de Michel Gallimard, trouve la mort dans un accident de voiture. 


En vingt ans, ses romans, ses prises de positions politiques ont fait d’Albert Camus l’une des consciences du XXe siècle et lui valent une audience internationale.

 

Sa maison à Lourmarin.

Lourmarin 

A quoi sert le prix Nobel de littérature ? A s’acheter une belle maison dans le Luberon. Avec son chèque suédois, Albert Camus s’offre, en 1958, une ancienne magnanerie – ferme où l’on élève les vers à soie – à Lourmarin. Elle est toujours là, habitée par sa fille, Catherine, avec ses volets verts, sa terrasse arrondie, son cyprès.

Seul le nom de la voie a changé : la grand’rue de l’Eglise a discrètement été rebaptisée rue Albert-Camus.

« Il a retrouvé ici la lumière et les couleurs de son Algérie natale », explique Michel Pichoud, initiateur enthousiaste et érudit des promenades littéraires de Lourmarin. On peut encore aujourd’hui s’asseoir à une table du restaurant Ollier, où il avait coutume de boire son apéritif.  « Un pastis pour M. Terrasse ! «  commandait le garçon, soucieux de garder secrète l’identité du prestigieux client.

Un peu plus loin, le stade de foot, autre passion de l’écrivain. « Il a même offert des maillots à la Jeunesse sportive lourmarinoise », raconte Michel Pichoud. Très vite, par sa simplicité, le Prix Nobel séduit le village.

« Chaque matin, de très bonne heure, je préparais son café à M. Camus et il partait faire son tour de plaine », se souvient Suzanne Ginoux, sa voisine, aujourd’hui âgée de 87 ans. Une promenade qui l’emmène sur la route de Cavaillon en passant par le magnifique château de Lourmarin, dans cette campagne austère, lumineuse, paisible, qui a bien peu changé en un demi-siècle. Au retour, il écrit Le Premier Homme. Debout à sa table, face au Luberon.

Ici, Camus fréquente aussi bien le forgeron du village et les brocanteurs, chez qui il adore chiner, que le poète René Char, son voisin de l’Isle-sur-la-Sorgue.

C’est de Lourmarin que l’auteur de La Peste entama son ultime et funeste voyage.  « Je fuis l’épidémie de grippe. A dans huit jours! «  lance-t-il à la fidèle Suzanne Ginoux. On connaît la suite.

La nationale 5, le dernier repas à l’Hôtel de la Poste à Sens, la Facel Vega avec Michel Gallimard neveu de Gaston, le platane au nord de Sens à Villeblevin dans l’Yonne. Albert Camus meurt le 4 janvier 1960. Ce sont les footballeurs de Lourmarin qui portent son cercueil jusqu’au cimetière, à deux pas du château.

Sa tombe est toute simple, couverte de laurier et de romarin. A côté de celle de son épouse, identique.

 

Sa maison ne se visite pas.

 

A l’occasion du centenaire de la naissance d’Albert Camus (1913 – 1960), voici une conversation entre le journal César et Catherine Camus, fille d’Albert, qui avec pudeur et humilité s’occupe des oeuvres de son père :

 

Journal César – Deux mots sur ce lieu. Votre père qui fréquentait René Char à l’Isle sur Sorgues a acheté cette maison et en a fait la surprise à sa famille ?
Catherine Camus – Il l’a trouvée en septembre 1958. Il nous a amenés ici. Je me souviens d’un jour de septembre brumeux, très doux, et de la grande rue de Lourmarin qui était paysan à l’époque. Il a demandé si l’on regretterait la mer. Mon frère a dit non, moi j’ai dit oui. Puis il a acheté la maison et l’a entièrement arrangée avant de nous faire venir. Il y avait tout, rideaux, lits, draps, tasses, assiettes, meubles. Il avait tout conçu avec des artisans et des brocanteurs. C’était un cadeau magnifique, irréel pour nous qui avions été élevés sans superflu.

Qu’est-ce qui lui plaisait dans cette maison ? 
Elle possède une vue magnifique. On y ressent un sentiment de respiration, de beauté. Et pour lui, la mer était derrière les montagnes et, derrière la mer, il y avait l’Algérie.

Lorsqu’on évoque Albert Camus, il y a le mythe. Mais pour vous, il y a le père. Comment le décrire ?
C’était quelqu’un de rassurant. De juste. De sévère. D’éthique. Et de tendre.

Des tonalités que l’on retrouve dans ses écrits si l’on estime qu’Albert Camus, ça grandit le lecteur, ça apaise, ça suscite des interrogations ?
En effet, ce n’est pas lui qui répond à votre place. Mon père nous posait des questions. Il nous mettait devant qui on était, ce qu’on avait fait. Il nous demandait ce qu’on en pensait. Il m’a appris à ne pas mentir. Le mensonge est mortifère, il tue la vie. On était libres et responsables. C’est sûr que c’est fatigant. C’est pour cela que beaucoup de gens n’ont pas envie d’être libres. Cela suppose un état d’alerte permanent. La liberté sans responsabilité n’existe pas. Sinon vous êtes un parasite. Vous êtes responsable de vous-même et de vos actes. Et à chaque heure de la journée, vous faites un choix et ce choix a des conséquences. Aujourd’hui, les responsabilités sont extrêmement diluées. Vous ramassez un truc des impôts, vous dites que vous avez payé, mais on vous dit que c’est l’ordinateur. Lequel ordinateur peut aller jusqu’à vous envoyer le commissaire ou le serrurier. On ne sait pas quand cela va s’arrêter, mais c’est la faute à personne. Après, le principe de transversalité dont on nous rebat les oreilles, c’est la dilution de la responsabilité individuelle.

Comment se manifestait à l’égard de votre frère et de vous cette exigence ?
Elle se manifestait tout le temps, dans le mal et le bien. Par exemple, il m’apportait des livres et me demandait ce que j’en pensais. Ce que je disais ne devait pas être d’un très haut niveau intellectuel, mais il ne m’a jamais dit que c’était idiot. Au contraire, il me demandait pourquoi je pensais cela, insistait sur des points particuliers. Si l’on avait fait une connerie, il ne criait pas. Il nous demandait ce qu’on en pensait. Mon père disait toujours : « Ce qu’on ne peut pas changer, il faut juste en tenir compte mais pas se résigner ». Et quand il y avait un gros problème, il disait qu’il fallait « se faire une disposition pour ». Cela m’a aidée toute ma vie. Et Dieu sait que je n’ai pas eu une vie sur des roulements à billes. Mais j’ai pensé que ma vie, c’est ma vie, la seule que j’ai. Et que la seule liberté que j’ai, c’est de faire en sorte que j’accepte même l’inacceptable s’il est inéluctable. Sinon, l’on se perd. Or, qu’est ce qu’on peut donner aux autres si on s’est perdu ?

Autre aspect de la personnalité de votre père, il était plutôt spartiate, pas dispendieux.
Mon père avait vécu dans la nécessité, se demandant si on allait manger et s’il y aurait de l’argent pour le lendemain. Il avait une juste idée de comment on dépense son argent. Alors, élevée comme cela, c’est un peu compliqué pour moi d’accepter l’époque dans laquelle on vit. Aujourd’hui, on est tellement passé à la machine à laver de la publicité que les gens sont malheureux parce qu’ils ne consomment pas assez ou parce qu’il y a un retard dans le train. (Ici l’on évoque Pierre Rahbi qu’elle adore et ses réflexions sur « la sobriété heureuse »). 

Vous avez composé un livre, Albert Camus, solitaire et solidaire 1. Pourquoi ces deux termes ?  
Un jour, je lui demande : «Tu es triste ? » et il me répond : « Je suis seul ». C’était au moment de L’Homme révolté et j’ai compris beaucoup plus tard pourquoi, parce que lorsque vous avez neuf ans, vous ne savez pas 2. Je l’ai juste regardé en espérant qu’il ait compris. Car, pour moi, il n’était pas seul puisque j’étais là ! Mais évidemment que oui, il était seul ! Il y a des gens comme cela qui ont autour d’eux une espèce de cristal de solitude qui fait comme un sas entre le monde et eux. Et qui sont présents quand même. 

Doit-on voir dans cette solitude le fait que certains de ses écrits, dans leur souci des nuances humaines, juraient avec les logiques idéologiques d’une époque, celle de la Guerre froide, terriblement manichéiste ?
Oui ! Et c’est en cela qu’il était seul. D’autant qu’il n’avait pas derrière lui un parti, ou l’orchestre que beaucoup de gens prennent la précaution d’avoir avant de s’exprimer. Lui, il était seul, à côté de l’Homme. De tous les hommes. De tous ceux qui justement n’avaient pas la parole.

A propos du mot solidaire. Peut-on comprendre Camus à travers la métaphore de la passe en football ? Lui qui disait :« Tout ce que je sais de plus sûr à propos de la moralité et des obligations des hommes, c’est au football que je le dois » ?  Bien sûr. La passe, c’est la solidarité. Sans les autres, vous n’êtes rien. En 2008, d’ailleurs, Wally Rosell a écrit un truc génial pour les Rencontres méditerranéennes Albert Camus de Lourmarin : Eloge de la passe tiré de l’acte fondateur du football anarcho-camusien.

Quid des rapports d’Albert Camus avec les libertaires ?
J’ai souvent suggéré en haut lieu qu’on fasse quelque chose sur ce thème mais l’on m’a regardée en me faisant comprendre qu’on n’était pas sur la même fréquence d’ondes. Aussi ce thème fut abordé lors des Rencontres. A ce propos, j’avais dis à l’organisatrice, Andrée Fosty : « Je t’assure que c’est intéressant. Ceci dit, si les libertaires débarquent à Lourmarin je te souhaite du plaisir ». En fait, le seul remous qu’il y eut fut à propos du football. Wally Rosell, qui est le neveu de ce libertaire formidable, Maurice Joyeux, s’était mis à expliquer qu’il n’y avait pas de plus belle place dans une équipe que celle de demi-centre (rire)… 

Pour sa part, votre père avait été gardien de but du Racing Universitaire d’Alger ?
Et il paraît que c’était un bon ! A cet égard, étant donné que Marseille Provence 2013 fut un échec, j’ai proposé que Lourmarin-Provence-2013 organise le 15 juin un match en hommage au premier goal Prix Nobel de Littérature. Il y aura une équipe Camus contre l’IJSF (La jeunesse sportive de Lourmarin) et des chibanis. L’arbitre sera le facteur qui est un bon joueur de foot !

Vous gérez l’œuvre de votre père depuis 1980 mais n’avez jamais voulu être une gardienne du temple. Quelle est votre philosophie à l’égard de toutes les sollicitations qui vous parviennent ? 
Il n’y en a pas (rire). A partir du moment où l’esprit, l’éthique, de mon père sont respectés, j’accepte. Les demandes sont aussi variées que l’humanité. Et donc, à ceux qui s’adressent à moi, y compris les opportunistes pour lesquels papa fait plus tabouret qu’autre chose, je dis oui si c’est correctement fait. Après, j’ai une vision de l’oeuvre de Camus comme tous les lecteurs. Je ne détiens aucune vérité. 

Dans toutes ces propositions, je suppose qu’il y en a d’étonnantes ? 
Il y en a aussi de consternantes et j’ai d’ailleurs constitué un dossier de « curiosités » (rire). Mais il y a aussi des choses en bien. J’ai été très étonnée, par exemple, lorsque Abd al Malik souhaitait travailler sur la préface de L’Envers et l’endroit. L’oeuvre n’est pas très connue et la préface, très importante, l’est encore moins. Quand ce garçon formidable m’a envoyé ses textes je les ai trouvés en harmonie avec la préface. Et bien que n’ayant pas une passion pour le rap, lorsque je suis allée l’écouter, j’ai été fort séduite par son travail et j’ai eu le sentiment que mon père était à sa place. 

Vous avez achevé la publication du manuscrit Le Premier homme au bout de huit ans 3. Qu’avez-vous découvert à travers ce texte ? 
Ce qu’il y avait dans Le Premier homme, je le savais. Une chose a changé, c’est la vision de ma grand-mère maternelle qui se promenait quand même avec un nerf de bœuf. Je la détestais parce que papa s’y référait lorsque nous voulions quelque chose de superflu, nous expliquant qu’on avait un toit, à manger et des livres, ou lorsqu’il nous disait comment il enlevait ses chaussures pour pouvoir jouer au foot. Et puis, je me suis rendu compte qu’elle avait eu des méthodes un peu rudes mais qu’elle n’avait pas eu le choix.

Vous avez dit qu’en travaillant sur ce livre vous sentiez presque son écriture ?
Vous ne pouvez pas travailler longtemps sur un manuscrit de mon père au risque de partir sur une mauvaise piste. C’est comme un tricot. Vous sautez deux mailles, vous avez un trou dans le tricot ou montez une manche à l’envers. Il faut faire attention à chaque mot. Donc, j’y travaillais trois heures par jour. Mais c’est vrai que par moments j’avais l’impression que l’écriture ne passait pas par ma tête mais que je mettais le mot qu’il fallait. C’était juste parce que c’était du corps à corps avec le texte. C’est limite comme impression ! On sent que Montfavet n’est pas très loin (rire).

Comment était ce manuscrit ?
Très raturé. Il comportait beaucoup de rajouts, d’interrogations, que j’ai respectés. Pour certaines feuilles, c’était la place de l’Etoile. Avec le doigt, vous devez suivre la ligne pour voir si vous ne vous êtes pas trompé…
Parlant de votre lecture de La Chute lorsque vous aviez 17 ans, vous avez dit : « Je trouvais qu’il était innocent » ?
Ce livre est douloureux. Et lorsque je l’ai lu à cet âge-là, je me suis demandée : « mais il ne le savait pas qu’on est double ? » Mais lui, avait dû me l’apprendre. C’est en cela que je l’avais trouvé innocent. Mais c’est vrai que La Chute c’est aussi le déchirement de la perte de l’innocence…

Ceci dit, il y toujours en filigrane dans les écrits d’Albert Camus une innocence ?
Oui, au sens originel, ce qui ne nuit pas. Et en ce sens, je pense que les écrits de mon père tendent à aider les autres. Quand il dit : un artiste ne juge pas, il essaie de comprendre. Mais artiste ou pas, nous devrions tous faire cela. Certes, il y a des choses à ne pas accepter et on peut juger que quelqu’un qui va dénoncer un Juif durant la guerre est incompréhensible, mais en dehors de situation extrême, dans la vie courante, on peut essayer de comprendre sans toutefois admettre.

Vous le voyiez écrire ?
Oui, debout à son écritoire. Je pense que lorsqu’on a été très malade et qu’on a pensé mourir (Ndlr : Camus fut atteint de tuberculose), le lit est quelque chose de très anxiogène. Qu’on a besoin de remuer… 

Votre père était exigeant avec la langue française, au point, lors de son discours de réception du Prix Nobel de Littérature à Stockholm, de saluer Louis Germain, son instituteur. Il pensait que c’était une conquête pour lui ?
C’en était une ! Car enfant, il parlait le pataouète, le langage de la rue à Belcourt 4. C’est ce qui le sépare de la majeure partie des écrivains français de son époque qui étaient issus de milieux aisés.

Comment a-t-il vécu cette célébrité ?
Comme tout un artiste, il aimait être reconnu. Mais il était pudique et ne se prenait pas pour Pic de la Mirandole. Car vous perdez de l’humain dans la célébrité.

1) Albert Camus, solitaire et solidaire, Ed Michel Lafon. L’essentiel des œuvres d’Albert Camus est disponible chez Gallimard. 
(2) Paru en 1951, L’Homme révolté suscite une violente polémique avec les « Existentialistes » qui sera entretenue par la revue Les Temps modernes et qui entraîne la brouille définitive avec Sartre. Camus écrira : « C’est un livre qui a fait beaucoup de bruit mais qui m’a valu plus d’ennemis que d’amis (du moins les premiers ont crié plus fort que les derniers). (…) Parmi mes livres, c’est celui auquel je tiens le plus ».
(3) Un roman qu’écrivait Albert Camus au moment de son accident mortel. Une oeuvre aux accents autobiographiques qui évoque avec tendresse ses souvenirs d’enfance.
(4) Le parler des Français d’Algérie qui comporte beaucoup d’emprunts à l’arabe, à l’espagnol et à l’italien.

 

Une autre interview de sa fille Catherine, réalisé en 2009, est disponible en ligne ici.

 

La maison d’Albert Camus avec la terrasse à colonnes

Promenade dans Lourmarin

 

 

 

La rue Albert Camus avec sa maison

 

En direction du cimetière

2502 Sep

 

Laurent Jaoui a réalisé un très beau téléfilm qui retrace les dix dernières années de la vie d’Albert Camus :

Comment, dans une fiction, parler d’un écrivain emblématique sans être ennuyeux ni dogmatique, et encore moins servir une biographie en forme de pudding indigeste où les auteurs auraient voulu caser tous les éléments d’une vie ? Un pari difficile. Mais gagné haut la main dans ce Camus proposé par le réalisateur Laurent Jaoui, coauteur du scénario avec ­Philippe Madral.

« Je voulais trouver un angle et intéresser tous les téléspectateurs, même ceux qui ne connaissent pas l’écrivain » – et d’accepter : « J’ai beaucoup lu et vraiment découvert ­Camus à travers le livre ­d’Olivier Todd, Albert Camus, une vie, dont nous nous sommes inspiré pour notre scénario. » Laurent Jaoui a donc choisi d’évoquer un Camus intime, avec ses doutes, ses faiblesses, ses ­égoïsmes, notamment à travers les femmes qui ont compté dans sa vie : sa mère, sa femme, ­Francine, dépressive, et ses maîtresses, notamment Maria Casarès. Un homme séducteur, orgueilleux, fier, incompris, doutant, souffrant aussi et fidèle à ses convictions.

Vous pouvez le visionner en ligne (5 épisodes) ici.

 

Merci à Gilles Sabatier et son blog Le blog de Gilles pour ses photographies.

Merci à Denis Lecomte et son blog Au bonheur de lire pour ses photographies.

 

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